BIGRAPHIES DES ARTISTES
Christian CHENARD - Geneviève LINÉ JAGOT
- Christian CHENARD -

Christian CHENARD est né en 1918 à Chartres dans une famille aisée.
Pour vivre indépendant, il se contraint à de multiples petits boulots. Une vie sentimentale chaotique lui fait quitter Paris pour Sainte Maxime, revenir à Paris, habiter à Tourette sur Loup, puis Cannes et revenir encore à Paris et enfin à Verneuil sur Avre. Il va participer dès 1935 au Salon des Artistes Français. Parallèlement, profondément musicien, élève de Marguerite Long, il va donner son premier récital à la salle Gaveau. Il compare d'ailleurs son passage en peinture de la figuration à la non figuration à celui d'un exécutant devenu compositeur.
Comme chez les musiciens, il s'agit de séduire, d'extérioriser sa passion, ses fantasmes, son agressivité, sa véhémence, sa frénésie, en oubliant la tendresse et la fraîcheur. C'est qu'au fond, il a beaucoup plus de facilité à peindre les sentiments. Les évènements le portent à pousser plus loin sa pensée. Il se rend compte qu'avec la paix revenue toutes les valeurs morales selon lesquelles il avait été élevé, auxquelles il croyait ont été balayées. Son désarroi se traduit par des chants nostalgiques. L'apocalypse selon Chenard est un feu d'artifice qui conclue son œuvre. Mais entre-temps, sa peinture sera ponctuée par différentes phases marquées par ses amours. Son œuvre s'inscrit dans la recherche contemporaine. Sa modestie, son éloignement de Paris l'écarte du tapage médiatique. Et pourtant sa peinture tutoie celle des artistes les plus connus de sa génération.
Dans les années cinquante, sa peinture est reconstruite, très classique marquée par des espaces géométriques aux couleurs s'interférant les unes dans les autres, comme les vagues déferlant sur le rivage. Il est proche alors des recherches de Sophie TAUBER ou d'Otto FREUNDLICH. En allant plus loin sa palette monte en couleurs et le rapproche de Marcel JANCO ou de Ferdinand SPRINGER. Il peint en couleurs pures en aplats. Ses couleurs sont vives, souvent très lumineuses à la Willy BAUMESTER ou à la CALLIYANNIS.
Un pas est alors franchi. Sa peinture va exploser en tracés colorés bouleversés et violents, une peinture expressionniste lyrique. Les accords de tonalités sont le sujet même de la toile. Ses gammes de rouges ou de jaunes, soutenus par quelques accents d'outre mer sont modulées avec l'habilité technique d'un Pierre LAGAGE.
A partir de 1953, nouvelle période, ses œuvres se teintent de mystère. Ses couleurs et ses éclairages sont indécis dans la pénombre rendant, comme Paul JENKINS, perceptible l'inconnu.
Puis vient alors en 1955 une période torturée aux franges, quelque part, de la figuration. Ses teintes deviennent sombres dans un environnement hostile. Sa peinture est allégorique. Le véritable Chenard vient de se trouver autonome et torturé. Ses toiles deviennent difficiles d'accès. Il manifeste alors, comme le fut Pierre DMITRIENKO, un fort tempérament de coloriste. La souplesse des formes dénonce le peintre cultivé. Il se laisse alors envahir, envoûter par une vague de bleus, puis de rouges, de verts et de noirs. Peinture de jaillissement, spontanée, qui aboutie à l'éjection subite et violente. Il trouve sa voix dans une peinture aux couleurs sourdes.
L'année suivante, sa peinture s'éclaircie, mais les formes restent invisibles, variation d'une peinture aux couleurs restreintes limitées aux bruns et aux ocres. La couleur éclabousse, s'ordonne et de désordonne, se donne, mesurant sa fureur à la capacité du bras exacerbé et la rythmant souverainement. En 1958 certaines de ses toiles s'ordonnent dans un étonnant désordre. Elles sont couvertes d'une cohue compacte de signes abstraits s'adressant les uns aux autres tous égaux en valeur.
Avec les années soixante, période historique de l'abstraction lyrique, ses toiles s'ordonnent davantage dans des couleurs plus lumineuses, plus intenses. C'est la grande époque de Maurice ESTEVE et de Gustave SINGIER. A leurs côtés, il se distingue par une écriture spontanée et torturée à la fois. Christian Chenard va devenir une figure de proue de l'abstraction lyrique mais son onirisme le différencie de ses camarades et ne suscite aucun épigone.

- Geneviève LINÉ JAGOT -

Geneviève LINE JAGOT est née en 1920 dans l'est de la France.
Elle séjournera depuis son enfance la plus tendre en région parisienne. Elle appartient à la génération des peintres de la Vallée de l'Oise, appelée, depuis Pissaro, Cézanne et Van Gogh, la " Vallée de l'impressionnisme ". Elle est l'une des peintres les plus marquantes de cette région.
La douce lumière de l'Ile de France lui fait préférer la nature aux salles de classe et plus tard aux Salons où elle n'expose que rarement. Mais lorsqu'elle le fait, comme au musée Tavet de Pontoise en 1960, année faste pour la peinture abstraite, elle côtoie Dmitrienko, Singier, Beaudin, Viulliamy, Sarthou, Bertholle, Bierge, Bores, Chastel, Closon, Dayez, Garrouste, Lapique, Hilaire, Le Moal, Marzelle, Mouly, Piaubert qui reconnaissent en elle une des leurs.

Son isolement en province, loin du tapage médiatique, son désir de faire une œuvre sans contrainte, l'écarte de la renommée de ses pairs, d'ailleurs à cette époque peu connus. Elle expose pourtant en Allemagne, en Angleterre, au Québec et à New York. Ses premières œuvres montre une structure graphique, puissante et dense, déjà visible dans ses dessins. Ceux des débuts en 1938 avaient déjà un trait souverain.
Comme tous ses grands confrères, elle fait des gammes dans le figuratif. Elle découvre ainsi son style et sa personnalité. On ne naît pas peintre abstrait. Les bases de sa peinture se lisent déjà dans ses aquarelles cubisantes de 1945. Ses aquarelles, marines ou figures, ont déjà son rythme, un lancé qui relèvent d'une fraîcheur première. Son oeuvre s'inscrit dans les recherches contemporaines. On respire l'air du temps dans ses peintures à l'huile comme dans ses collages aux incrustations de matériaux hétérogènes. Les toiles de ses débuts par leur agencement en taches rectangulaires ou carré font penser aux structures de Viera da Silva. Son abstraction se traduira par des recherches audacieuses de phénomènes électriques, foisonnant d'étincelles et de rythmes brisés tel " Les lumières d'Eindhoven " de 1960.
Dans ses compositions perspectives de 1959 à 1987, on retrouve des échos perceptibles des toiles futuristes et surréalistes.
Mais Liné Jagot bascule bientôt dans l'abstraction lyrique, à une époque où ce mouvement est en passe de dominer le marché. Ses toiles, à l'image des recherches de Singier, se maçonne dans les noirs, gris et bleus, avec d'épais reliefs et des saillies de pâtes -Ah les bleus de Liné Jagot !-. On peut la rapprocher de Manessier et de Le Moal dont les carrières sinon l'esthétique sont assez voisines. Ce qui lui appartient en propre c'est une certaine qualité musicale. Procédant à la manière d'un compositeur de quatuor, elle fait jouer entres elles les différentes surfaces, modulant l'intensité ou le caractère d'une même couleur. Des liserés noirs tracés sans excès de rigueur y introduisent la composition formelle essentielle. Ses toiles sont alors le fruit d'un processus de condensation donnant naissance à une poésie plastique dont la qualité tient à la matière picturale elle-même, particulièrement dans les années 60. L'abstrait intuitif de sa peinture la rapproche quelque fois dans des œuvres plus lâchées aux touches grises et roses sur fond clair ou sombres sur fond bleu à l'œuvre très élaborée de Dmitrienko -un des grands peintres de cette époque à qui on n'a pas encore rendu justice-.
Les œuvres récentes de 1988 de Liné Jagot, idéogrammes abstraits à la limite du figuratif témoignent d'une recherche très poussée d'accords raffinés. Ses œuvres symbolisent alors un combat qui cherche à ordonner l'intuition à l'ancienne tendance géométrique, éprise de clarté et d'exactitude.

Pour elle comme pour Bertholle, la peinture est un objet magique qui traverse les apparences pour atteindre le cœur de l'essentiel. Elle est sensible aux inflexions de la pâte. Elle a un goût inné pour les couleurs aux résonances profondes comme le bleu et le noir dans les subtils paysages que l'on trouve en 1949 comme plus tard dans les années 1960. Pour elle, en effet, la peinture est l'expression de la vie profonde aux ambivalences psychiques et physiques. En 1950, dans sa peinture sensible, intuitive, lentement élaborée, la couleur dialogue avec elle-même. Sa composition s'ordonne dès 1960 en plans de couleurs très savamment orchestrés et se marque par un certain simplisme de formes sensiblement géométriques. Une chaude intériorité joue dans les rapports de couleurs et peut atteindre à des réussites surprenantes de l'instinct. Les accords de tonalités sont en quelque sorte le sujet même de la toile. L'orangé, le rouge et le gris sont modulés dans les années 60 et 70 avec une rare habilité. C'est un art mesuré où rien n'est laissé à l'aventure.
Quel chemin parcouru depuis les années 60 où les formes s'encastrent les unes dans les autres, brisant toute continuité, pour créer un tissu dense et inextricable chargé d'une matière riche et profonde à la peinture gestuelle des dernières années de sa vie, aux puissantes nappes de couleurs violemment contrastées, spontanées, comme soulevées par un vent intérieur.
Mais quelque soit l'époque, son œuvre demeurera dominée par le bleu. Pour elle le bleu est la seule couleur qui conserve sa propre individualité à tous ses degrés de nuances, bleu profond, bleu vibrant, azur rompu de blanc, bleu de mer et d'outre-mer, bleu céruléen.
Geneviève Liné Jagot, artiste de la prestigieuse Vallée de l'Oise, décède en 2001.
Comme Elvire Jan, Liné Jagot se situe parmi les meilleurs artistes de sa génération et comme elle, son œuvre sera à nouveau redécouverte.