Jules PASCIN (Widin, 1885 – Paris 1930)
 
 
 
 

D’un instant à l’autre

L’histoire qui nous conduit aux 175 dessins à venir est l’histoire d’un personnage légendaire, essentiel à la légende de bien d’autres, le résultat du ressenti instantané d’un être bucolique et dramatique.

Jules Pascin, c’est la tragi-comédie de l’ar tiste qui maudit sa propre malédiction par sa seule lubricité et conjure son sort d’immigré célèbre à force d’étrenner le Paris de ses talents. Il reste « Le prince des trois Monts », dans la capitale de l’art à une époque où tant sont venus chercher la reconnaissance et la fortune jusqu’ à faire de cette recherche tous azimuts « l’Ecole de Paris ». Ernest Hemingway figea à jamais la figure centrale de Pascin à Montparnasse accompagné de deux modèles dans un chapitre intitulé « avec Pascin au Dôme » de son roman « A moveable feast ». L’atelier de Pascin était le prolongement naturel de ses nuits qu’il couchait sur une toile, du papier ou entre ses draps. La fille de son ami André Warnod le décrira comme « la dernière incarnation du juif errant, ne possédant jamais rien et vivant comme un seigneur ».

Mais nous le savons, cette Ecole de Paris correspondait plus à un style de vie et à une posture face à la liberté qu’un énoncé de codes esthétiques. Là encore, de la formation du jeune bulgare Julius Pincas à Budapest et Vienne jusqu’au style caractéristique du célèbre Jules Pascin, nous lisons la trajectoire de cette liber té. Issu d’une famille aisée bulgare, qui, comme le veut la tradition, désapprouvait ses dons artistiques, il doit pour tant ses premiers émois charnels à ses premiers dessins qu’il échange avec les servantes de la maison.

De ce troc efficace, il gardera une source d’inspiration sans leurre ni sommeil et ne se séparera jamais de ses carnets. Ses modèles de débutant il les trouvera dans la « maison » tenue par sa première maîtresse, Fanoriatale. Un exercice de style et de vie qui date donc de ses seize ans. Puis c’est le dépar t vers Munich, à la suite de la publication de ses dessins dès son premier envoi dans la revue satirique « Simplicissimus », l’équivalent allemand de « l’Assiette au beurre ».
La caricature qu’il maîtrise, sa connaissance de l’expressionnisme lui permettent de cerner sans indulgence les personnages et les situations mais sans la cruauté d’un Dix ou d’un Grosz.
L’expérience munichoise et la publication de ses dessins jusqu’en 1929, lui apporteront renommée et argent dont il ne manquera jamais.

Il est temps pour lui de tenter l’aventure parisienne. Il débarque le soir de noël 1905, accueilli à bras ouverts par toute une délégation des milieux artistiques et cosmopolites du Dôme et de la Rotonde.

Très vite, il se refuse à l’influence du fauvisme et du cubisme et s’affirme comme le dessinateur des nuits parisiennes, devenant l’ami des critiques : André Salmon, André Warnod, Georges Charensol, Florent Fels.

La guerre lui permettra de voyager beaucoup, d’être naturalisé américain et de revenir à Paris pour s’initier à la gravure avec Jean-Gabriel Daragnès. Beaucoup compare la virtuosité de son trait avec Picasso.

Rien n’échappe à son fil incisif, tout devient prétexte et support, sa femme, Hermine David, sa maîtresse Lucy Krogh (prénom qu’il écrira avec son sang au jour de s’ouvrir les veines, les pensionnaires des maisons closes et des lieux mal famés de la faune montmartroise. Il couvre ses carnets de croquis nostalgiques, érotiques, voluptueux et sincères, se détachant de la perspective, pour rejoindre un monde flottant et irréel aux couleurs pastellisées.

Les dessins de ce catalogue sont ceux d’un jet, un seul, sans remords ni recul, en prise directe avec l’ instant. Ils sont ses yeux qui fixent et sa main qui n’attend plus qu’ils la regardent. La scène est juste, posée, indécente et mesurée.

Avec Pascin, un corps n’est assurément plus un enjeu de précision, de contour ni de tension. Ce corps devient un état d’âme. Il por te le parfum de l’intimité qui s’offre sans peine ; légèreté mais sans l’insouciance des maîtres du XVIIIème siècle, et sans doute alourdit du mal de vivre d’un artiste qui choisit de s’interrompre à 45 ans, le jour de son vernissage à la Galerie Georges Petit.