SOLANGE BERTRAND
Une vie, une oeuvre


Tous ces tableaux ne m’appartiennent plus, ils ont commencé leur vie
propre, c’est à eux de se défendre, je ne peux plus rien pour eux.
Ils appartiennent maintenant à ceux qui les les regardent

Roger Bissière

Solange Bertrand est née dans l’est de la France en 1913. Elle est la cadette de 2 ans d’Alfred Manessier, de 4 ans de Gustave Singier, de 9 ans de Jean Bazaine et de Maurice Estève.
Elève des Beaux-Arts de Nancy puis de Paris, elle commence à exposer à partir de 1945 au Salon de Mai, où elle retrouve Lanskoy, Estève, Chastel, Singier, Manessier, Bazaine. A ce salon va se révéler un tir groupé de femmes qui tutoie les sommets à la suite de Sonia Delaunay et de Sophie Tauber en se mesurant aux hommes, souvent plus délicates, égales en mesure et en discipline, nullement inférieures en improvisation créative ni en vigueur.





UNE GRANDE DAME DE LA PEINTURE

Un trio de femmes de la même génération va s’imposer, Marie Héléna Viera da Silva, l’aînée née en 1908, légèrement à l’écart et deux courants qui se côtoient lorsqu’ils ne s’affrontent pas, l’un lyrique et gestuel mené par Solange Bertrand, l’autre à la recherche d’une plus grande simplicité, Aurélie Nemours.
Il aura fallu attendre que Solange Bertrand ait 91 ans et Aurélie Nemours 93 ans pour que leurs oeuvres, à l’évidence, ne s’imposent aux yeux de tous alors que depuis de nombreuses années elles ont été reconnues et admirées par leurs pairs et découvertes par la critique.
Mais aux éloges de la critique, l’une comme l’autre préfère le silence. Leur refuge est leur atelier. Tout les y retient. Solange Bertrand désirant ni rompre l’harmonie des jours consacrés à la peinture, ni distraire par l’accidentel son cheminement intérieur.
Exigeante, elle a su toujours se protéger contre ceux qui viendraient la détourner de son chevalet. La solitude ne déplait pas à Solange Bertrand. Elle réagit aux échos de l’expérience à distance. Solitude acceptée, voulue. Une vie repliée quasi-monacale refusant le mariage et la maternité. Elle restera toute sa vie étrangère au tapage médiatique. Une oeuvre en perpétuel devenir, ignorant le prix qu’il faut payer pour la consécration : l’immobilité d’une facture.

C . R


DÉMESURE ET DENSITÉ

« Il temps de reconnaître à Solange Bertrand, sa juste place, celle des plus grands peintres de l’est d’après-guerre. Peu de peintres ont peint comme elle avec une telle boulimie.
Peindre, dessiner, voire sculpter sont pour elle un besoin vital. Les préocupations publicitaires n’auront jamais effacé les caractères essentiels de cette bougresse de femme. Cette attitude la mènera encore à plus d’isolement et d’intériorité.
Tout au long de ces décennies, Solange Bertrand mélangera les styles et les périodes.
A la figuration démonstrative lourde en pâte et couleurs des années 40 a suivi une figuration plus symboliste dans les années 50. Dans les années 60, le sujet deviendra plus allusif voire totalement abstrait, alors que l’abstraction plus gestuelle est l’apanage des années 70 et que les années 80 et 90 verront avec la maturité de l’artiste le triomphe d’une abstraction de plus en plus dépouillée, épurée. Au cours des années 70, la découverte de la peinture noire en aérosol va lui permettre d’explorer de nouvelles possibilités, telle la série des grilles utilisées comme des pochoirs. La projection de la bombe retouchée par le pinceau donnera naissance à un monde mystérieux de figures allusives et de poésie diffuse.
Dans sa série des « Têtes » des années 50 ou celle des « Inconnus » aux yeux clos des années 70, la plénitude et la sûreté du trait ne font qu’appuyer l’insondabilité du re g a rd et par là une émotion plus p rofonde. L’absence d’oreilles et de lèvres définitivement fermées, exprime l’inquiétude, l’incommunicabilité et la solitude irrémédiable de l’artiste face au monde.



DE LA CRÉATION

La persistance de l’abstraction depuis son fameux « carré bleu » de 1945, jusqu’à ses dernières oeuvres sublimées de pureté minimaliste des années 80 et 90 marquera son oeuvre.
Ses toiles restent marquées par les grands coups de brosses véhéments qui viennent zébrer la toile. Sur les séries plus construites, la rigueur des surfaces colorées et savamment ordonnée le dispute à la liberté du geste matérialisé en signes divers. Une multiplicité de signes qui s’épurent au fur et à mesure de sa maturité. Les limites de la figuration – l’abstraction – sont bien souvent brouillées grâce à la gestualité omniprésente reflet d’un tempérament toujours aussi fougueux qui laisse souvent deviner dans sa cursivité les contours essentiels de personnages.
Certaines oeuvres portent sa signature dans différents angles car pour Solange Bertrand quand un tableau abstrait est bon il doit tenir dans tous les sens.
Mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est que toutes ses expériences formelles qu’elles soient figurales, allusives, abstraites, minimalistes, toutes ses hésitations, ses paradoxes, ses revirements, ne sont que les multiples facettes de l’absolu nécessité chez cette femme de s’exprimer à travers le plaisir solitaire de peindre, la nécessité de poursuivre inlassablement des recherches non seulement formelles mais aussi et surtout techniques. »

Cette analyse de l’oeuvre de Solange Bertrand est empruntée au livre remarquable du critique Francis Parrent, l’un des familiers de l’artiste, publié en 1993 par les éditions Garnier Nocera, 7, rue de Tournon à Paris.



LA VIE DANS L’OEUVRE
“ Achever une oeuvre, c’est la tuer ”
Picasso

Une sélection de dessins puisée dans l’extraordinaire fond réalisé par l’artiste dans les années allant de 1947 à 1994 est présentée comme prologue à la vente de ses tableaux. Car pour Solange Bertrand le dessin a toujours été la prière quotidienne, l’acte gymnique qu’elle s’imposait avant de prendre les pinceaux. La masse des dessins stockés dans les ateliers de Montigny et de Paris surprend par son importance et sa diversité.
La personnalité de l’artiste se dégage de ce contexte et marque de son empreinte ces territoires ignorés par ses contemporains. Dans la première série des Têtes le dessin trouve la distorsion dans l’équilibre pour finir par un regard fruit d’un cubisme plus instinctif et ludique qu’analytique.
Elle se regarde comme l’écho de l’ art des îles grecques archaïques ou des masques africains au raffinement fin de siècle d’un Cocteau, vu par Picasso, et revu à son tour par l’artiste.
Dans sa période des Automatismes, tout peut arriver. Et pourtant ses dessins sont stucturés. Rares sont les dessins exécutés d’après nature à l’exception de quelques êtres chers et de quelques notes de voyage. Alors paraît sa période des Bombages. L’artiste ponctuait sa rage par pistolet mis à distance de sa toile. La désignation de “Peintre Volcan”évoqué par un critique colle bien à son être. La découverte de la richesse encore inédite de cette réserve de dessins, mines de plomb, encres, dessins à la plume ou au pinceau, fusains, lavis, sanguines, aquarelles, gouaches sur papier, dessins sur papier mouillé, collages permettent de mieux comprendre la démarche de l’artiste, de sa vie et de son oeuvre.

Richard MEIER


Hommage soit rendu à Solange Bertrand d’avoir maintenue, envers et contre tout le cap qui est le sien, celui de l’aventure moderne de la peinture.
On sait que la reconnaissance d’une oeuvre insolite tarde et prend du temps. Un grand peintre n’est jamais immédiatement reconnu. Ce qu’il donne à voir est trop étrange. On n’y est pas habitué, il faut s’acclimater, adapter son regard.
Solange Bertrand n’a jamais lâché prise et continue à chercher le nouveau sans souci de plaire, sans souci justement de reconnaissance.
Solange Bertrand ne s’est jamais arrêtée en laissant les autres se répèter et se complaire dans un style, une écriture répétitive. Elle ne s’est jamais installée et endormie. Elle a eu le courage de refuser de plaire, de plaire facilement, murée dans sa solitude. Solange bertrand fait des figures. elle ne fait pas de la “ nouvelle figuration”.
Elle procède par séries ou périodes. Sa série des Têtes est suivie de la période expressionniste (bombage, grille), puis de la période des grands abstraits bruns et dorés.
Attentive à la moindre imperfection, au moindre déséquilibre, Solange Bertrand n’hésite pas à recouvrir, à recommencer. Certaines de ses toiles sont de véritables palimpsestes. L’oeuvre entière reste constamment en état d’ébullition. Solange Bertrand n’a peur de rien, sa main est libre.

B. GOEUTZ

Parmi les peintres exposés ses vingt dernières années au Musée de la Cour d’Or à Metz : 1957 Jacques Villon, 1959
Bissiere, 1963 le Moal, 1964 Bertholle, 1972 Manessier, 1974 Tal Coat, 1975 Bram Van Velde, 1976 Viera da Silva, 1977
Bazaine, 1981 Esteve, 1985 Alechinsky, 1986 Debré, 1989 Zaou Wou Ki, Solange Bertrand a toute sa place.

Monique SARY